Otsu > 29 mai 2003 - 10 h 15. — Warluzel est au trente-sixième étage d’un immeuble, au Japon. Soudain, sur la place qu’il surplombe, sur son motif géométrique qui de cette hauteur se révèle, une maîtresse d’école arrive avec sa classe et les enfants japonais se mettent à courir. Le dallage gris noir fait contraste à cette vitalité joyeuse. Le soleil est si haut que les corps ne font pas d’ombre, juste une toute petite flaque noire sous leurs pieds. Le vidéaste plante sa caméra, cadre, zoome et laisse le temps faire son oeuvre. Après quoi il impose au déplacement ralenti des enfants une règle simple : à chaque fois que l’un d’eux entre en posant son pied dans un triangle noir, un son, grave, à l’écho suggestivement dramatique, se déclenche. Bientôt sous nos yeux s’opère la métamorphose : on ne sait pas trop comment, mais cette scène anodine, vue de ce trente-sixième dessus, se charge d’énigme, dilate notre regard, exige notre attention. Attention à quoi ? à qui ? Justement, on ne saurait dire. C’est comme si on pouvait être attentif au rien. Le spectateur soucieux de se raccrocher à quelque chose pourrait penser qu’il y va là d’un symbole : ces petits pions en cavale sur un échiquier fait de demi cases, ne renvoient-ils pas à notre condition à la fois libre et menacée, le pas le plus joyeux rappelant subitement sur lui l’immense du péril ? Mais c’est en deçà de cette trame encore trop narrative que se situe l’intérêt de cette oeuvre. La partition quotidienne qui se joue ici ne tient pas à sa valeur de nous raconter une histoire, mais de manifester une présence. La présence naïve de ces enfants, leur surgissement joueur sur le plan abstrait et millimétré des losanges bicolores, voilà qui suffit à nous plonger dans une contemplation de l’existence même, sous son inexplicable jour.
Fabrice Hadjadj [ART PRESS] |